Chapitre 17
Dans lequel Antoine fait des débuts fracassants dans la Jet-Set, récupère l’anneau disparu et prend de bonnes résolutions
La cérémonie à la mairie fut sobre, quatre personnes en tout en comptant les mariés, Antoine n’ayant pu refuser à sa mère d’être son témoin, celui de Billy étant Iris qui pour l’occasion s’était déguisée en « dame », selon son expression, c’est-à-dire en tailleur pantalon 80’s qui lui faisait une carrure de déménageur, et chaussée de Doc Martins de couleur verte car, pour ce qui était du confort des pieds, toujours selon elle, pas question de faire la moindre concession.
Quant à Madame Meyer, ou plutôt la désormais Madame Emerson, rayonnante de bonheur dans un tailleur Chanel gris perle, elle laissa échapper une larme en prononçant le « oui » fatidique, ce qui provoqua chez Billy une montée d’émotion manifeste : lui aussi se mit à pleurer, mais à gros sanglots, sous le regard du maire quelque peu perplexe. Antoine se demanda quels additifs chimiques Billy avait pu s’enfiler avant la cérémonie. Iris se tourna discrètement vers lui et lui fit un clin d’œil. Antoine remercia le ciel que les sœurs Alvarez n’aient pu se libérer pour l’occasion.
Il y eut ensuite un déjeuner rapide au George V. Les jeunes mariés partaient le jour même sur la Côte, pour la party du lendemain. La nouvelle Madame Emerson exhibait fièrement à son doigt un énorme solitaire, qui rappela à Antoine la bague qu’il avait achetée pour Lætitia, des siècles auparavant. À un moment, il pensa que sa mère était ivre : elle avait les yeux dans le vague, un sourire permanent aux lèvres et poussait régulièrement de petits soupirs. Elle avait à peine bu une coupe de Champagne, elle était tout simplement heureuse. Antoine se demanda s’il affichait le même air stupide lorsqu’il était en compagnie des femmes qu’il aimait.
Le choix du cadeau avait été un vrai casse-tête. Qu’offrir à une femme qui peut tout s’offrir, votre propre mère par-dessus le marché, alors que votre compte en banque vire dangereusement au rouge ? Et surtout quand vous considérez son union comme une mascarade à la limite de l’obscène ? Aline, espiègle – c’était là un trait de caractère dont sa sœur était dépourvue –, lui avait conseillé le cendrier en pâte à sel ou la boîte de camembert décorée.
— Achète une bonne paire de ciseaux ! avait quant à elle suggéré Hélène.
— Pour quoi faire ?
— Pour couper définitivement le cordon.
Antoine n’avait pas vraiment apprécié l’humour de la remarque et grogné un « très drôle », entre les dents. Les deux sœurs, mortes de rire, l’avaient consolé de façon si efficace qu’il en avait momentanément oublié ses problèmes œdipiens. Il avait fini par dénicher dans une boutique spécialisée un flacon d’époque de Soir de Paris, dans son emballage d’origine.
La maison avait été construite sur les hauteurs de Saint-Jean-Cap-Ferrat dans les années soixante-dix par un milliardaire arabe qui l’avait vendue à un maffieux chinois, lequel l’avait récemment cédée à un maffieux russe qui n’occupait ses mille cinq cents mètres carrés que trois jours par an. Style néoclassique façon péplum, piscine olympique dominant la mer, marbres et dorures à tous les étages, réplique en résine au 1/10e de la Fontaine Trevi et du David de Michel-Ange dans le patio, offerte à la location d’événements, du genre de celui qui se tenait en ce moment. L’endroit pouvait accueillir jusqu’à cinq cents invités.
Ils étaient trois cent soixante-dix à s’agglutiner autour des cinq buffets à thèmes et un escadron de vingt serveurs en livrée louvoyaient, chargés de plateaux de victuailles, dans la foule en robes longues et queues-de-pie.
Sifflées au cours de la soirée, entre autres : huit cents bouteilles de Champagne millésimé, quatre-vingt-dix de cognac hors d’âge et quatre cent cinquante de bordeaux grand cru classé. On dégusta vingt kilos de caviar, une centaine de langoustes, une montagne de foie gras et des pyramides de petits fours. La pièce montée, designée par un artiste ami de l’époux, faisait quatre mètres de haut et deux et demi de circonférence. On dénombra cinq comas éthyliques, deux overdoses légères dues à un mélange de substances prohibées, de nombreuses flaques de vomi sur le gazon du parc, un strip-tease intégral effectué par une autre amie artiste de l’époux, avec scarifications superficielles mais spectaculaires. Douze call-girls et cinq call-boys devaient s’occuper des invités esseulés. Dans une pièce discrète devant laquelle s’allongeait la file d’attente, un préposé à la coke officiait sans répit, tirant ligne sur ligne, assis devant un bon kilo de poudre. À une table voisine, un rouleur de joints patenté distribuait à qui en voulait des pétards gros comme des havanes. Les mariés s’étaient éclipsés depuis longtemps en hélicoptère vers une destination idyllique et lointaine, lorsque fut tiré, sur les coups de minuit, un feu d’artifice digne d’un 14 Juillet parisien, qui illumina les regards vitreux des invités, trop défoncés pour se rendre vraiment compte de ce qui se passait.
Antoine ne croisa sa mère que deux fois pendant la soirée, le temps, seulement, de lui remettre son cadeau. Madame Emerson fourra le petit paquet dans son sac sans y prêter plus attention, gratifia son fils d’un baiser rapide, lui glissa à l’oreille combien elle était heureuse, lui demanda s’il avait aperçu son mari – elle disait « mon mari » d’une voix pleine de fierté –, avant de partir à sa recherche dans la foule. Antoine se félicita d’avoir suffisamment picolé pour encaisser le coup sans trop de dommages. Il n’avait pas eu besoin de ciseaux, Maman avait coupé le cordon toute seule avec ses dents.
Alors qu’il cherchait les sœurs Alvarez, happées elles aussi par la foule, une ravissante blonde, le croyant seul, le harponna et lui proposa, au bout de deux minutes de banalités, une fellation dans un coin discret. Il refusa poliment, mais lut la déception dans le regard de la fille, qui lui expliqua qu’elle était payée au client.
— Pas de problème, dit Antoine pour s’en débarrasser. Vous faites comme si.
Elle le remercia chaleureusement, sortit un petit carnet de son sac et griffonna quelque chose.
— Vous êtes mon treizième, lui confia-t-elle avant de le laisser. C’est mon chiffre porte-bonheur.
Il finit par tomber sur Iris, qui faisait la queue pour la distribution de coke. Elle portait un caftan rouge vif parsemé de sequins qui cliquetaient au moindre de ses mouvements.
— Ça me rappelle ma jeunesse, lui dit-elle, et puis j’ai envie de dessaouler. Je tiens beaucoup moins l’alcool. C’est l’âge.
— Je cherche Hélène et Aline, tu les aurais vues ?
— Je crois qu’elles sont dans la back room pour la soirée échangiste.
— Quoi ? hurla Antoine.
— Je plaisante, dit Iris. Qu’est-ce qui se passe ? Coup de blues ?
— Je me fais chier, dit Antoine. Envie de me tirer.
Ils étaient arrivés devant le préposé aux lignes, qui en tira une grosse comme un câble. Iris, en vraie pro, la sniffa d’une traite. Elle tendit la paille à Antoine.
— Non, merci. Je préfère pas.
— Elle est pas coupée ou à peine, dit le préposé. C’est de l’exceptionnelle.
Antoine refusa de nouveau. Un type derrière lui fit remarquer qu’on n’était pas là pour faire la causette. Iris, déjà passée à la vitesse supérieure, lui conseilla d’aller se faire empaffer chez les Grecs, expression passablement démodée mais qui provoqua chez l’interpellé, un type énorme et visiblement très très chargé, une brusque montée d’adrénaline. Comme il la traitait de grande vache mal baisée, Iris éclata d’un rire tonitruant et lui décocha un direct dans le nez. Le sumo en smoking, pissant le sang, les yeux exorbités, se jeta sur elle. Ils s’écroulèrent sur la table, la brisant du même coup et vaporisant alentour la demi-livre de cocaïne restante. Le tireur de lignes s’enfuit en appelant à l’aide, le rouleur de joints resta à se marrer doucement devant sa table. À l’intérieur de la pièce on inhalait bruyamment l’atmosphère poudrée, dehors on tentait de forcer le passage pour en profiter, et Antoine, en essayant d’arracher Iris à l’étreinte du mastodonte, reçut dans le plexus un coup de coude qui le fit tomber à genoux et projeta ses lunettes près d’une fille à quatre pattes qui léchait la moquette et les écrasa au passage.
Les gars de la sécurité, une tonne et demie à eux douze, s’imposèrent à coups de pompes. Antoine ferma les yeux. On l’attrapa par le collet, il fut traîné hors de la maison et propulsé sur la pelouse, sous les bravos d’une foule hystérique qui participait enfin à quelque chose d’excitant. Quelqu’un atterrit à ses côtés. Quelqu’un qui soufflait comme un phoque. Antoine ouvrit les yeux : Iris se massait le cou et reprenait son souffle.
— Jamais autant rigolé depuis l’occupation des Beaux-Arts en 68, parvint-elle à articuler entre deux quintes de toux. Et toi, pas de bobo ?
— Ça peut aller, mais on m’a bousillé mes lunettes.
Iris se redressa, remonta la manche de son caftan entièrement déchiré sur le devant et brandit comme un trophée, en se recoiffant, une mèche orpheline.
— Je lui ai balancé un coup dans les roubignolles, il est pas près de l’oublier, Cro-Magnon !
— Le v’là ! dit Antoine entre ses dents.
Trois gardes de la sécurité essayaient tant bien que mal de maîtriser le colosse. Encouragé par la foule, galvanisé par ses supporters, ce dernier réussit à en mettre un KO d’un coup de boule. Hurlements de joie du public déchaîné.
— Je le connais ! s’exclama Iris tout à coup.
— Quoi ?
— Champion du monde de lancer de marteau. C’est pas sûr qu’ils aient le dessus…
En effet. Le sportif de haut niveau se débarrassait maintenant de son deuxième assaillant en l’assommant d’une grosse tape sur le front. Les spectateurs firent la ola.
— C’est comment son nom déjà ? Merde ! C’est comme bouffi… Boufflet, Boufflard… Boufflard ! Daniel Boufflard !
— Tirons-nous ! conseilla Antoine, liquéfié.
Le dénommé Boufflard les cherchait du regard dans la foule.
— Attends, c’est rigolo, dit Iris.
— Pas pour longtemps, il nous a repérés !
Antoine se releva, remit tant bien que mal Iris sur ses pieds, laquelle en profita pour faire au lanceur de marteau un bras d’honneur surmonté d’un doigt du même nom. Boufflard poussa un rugissement, fit tournoyer le dernier gorille qui s’accrochait à son bras et le projeta dans la foule, puis se mit à courir vers eux. Jusqu’au bout, alors qu’Antoine l’entraînait du plus vite qu’il pouvait, Iris brandit un doigt provocateur dans la direction du lanceur.
— Dommage que Billy soit parti, il aurait adoré !
— Cours bordel, cours ! haletait Antoine. C’est où, la sortie, je vois rien !
— Cours, camarade, un gros con est derrière toi ! cria Iris en rigolant.
Ils coupèrent par une pelouse grande comme un terrain de golf, Boufflard toujours à leurs trousses qui gagnait du terrain, lui-même poursuivi par des videurs plus frais que les premiers, traversèrent le parking saturé de limousines, les chauffeurs les regardant passer sans comprendre, et atteignirent enfin la grille monumentale de la propriété. A bout de souffle, les poumons en feu, Antoine aperçut Hélène et sa sœur devant la maison des gardiens.
— Mais Antoine, qu’est-ce qui se passe ?
Antoine n’eut pas le temps de répondre. Boufflard avait chopé Iris par le bras et la brandissait à bras-le-corps au-dessus de sa tête, comme un vulgaire colis. Iris riait toujours. Les invités se mirent à hurler. C’est alors qu’arrivèrent les videurs, armés de matraques électriques.
— Approchez pas ! gueula Boufflard. Ou je la balance sur la grille !
Temps mort. Personne ne mouftait plus, même Iris. Le silence était à peine troublé par les efforts désespérés d’Antoine pour reprendre sa respiration.
La silhouette menue d’une vieille dame sortit alors de l’ombre, coiffée d’une capeline jaune vif surmontée d’une fleur rose et vêtue d’une robe en mousseline dans les mêmes tons, un renard argenté un peu fatigué sur les épaules.
— Qu’est-ce c’est que ce trou du cul en manche de veste ? fit la vieille dame.
Antoine reconnut alors le ton moqueur et la voix acide : Paola Beautreillis.
— Te mêle pas de ça, Tatie, supplia Aline.
Ignorant la remarque, Paola s’avança tranquillement vers l’enragé. Jusqu’à le toucher. Boufflard toisa la petite vieille, qui lui arrivait à hauteur de l’estomac :
— Tire-toi de là, mémère. Je suis pas d’humeur.
Paola lui lança un de ses regards en vrille dont elle avait le secret, le traita de gros sac à merde et, posément, lui tordit les couilles. Boufflard poussa un cri déchirant et lâcha Iris, qui s’écroula sur le pavé de la cour. Antoine voulut faire un pas vers elle, mais sa vision s’obscurcit, et il tomba dans les pommes.
Il était allongé à l’arrière d’une limo extra-stretch aux vitres fumées. Penchée sur lui, Hélène souriait.
— Ça va, Antoine ?
— Qu’est-ce que je fous là ?
— On est partis, les flics arrivaient. On va à l’aéroport.
Aline le regardait avec inquiétude par-dessus l’épaule de sa sœur. Sur la banquette en face, Iris ronflait, un bras en écharpe.
Une main sèche se posa sur lui et le serra comme une tenaille.
— Alors, petite nature, on nous fait une frayeur ?
Antoine sursauta. Paola Beautreillis lui décochait son sourire à cinq dents.
— C’est pas le moment, mon petit bonhomme !
Elle lui pinça gentiment la joue. Antoine poussa un cri de douleur. Elle ouvrit un vieux sac à main en croco et en extirpa un écrin, qu’Antoine identifia sur-le-champ comme étant celui de la bague Cartier. Elle le lui posa dans la main, et lui chuchota à l’oreille : « Ça servira bientôt. »
La voix du chauffeur retentit dans l’habitacle, retransmise par un haut-parleur :
— On arrive à la gare, té !
— On ne va pas à l’aéroport ?
— On dépose Tatie d’abord. Elle ne prend ni avion ni bateau.
— Je suis vaccinée. Le plancher des vaches, il n’y a rien de tel ! fit Paola en ricanant, avant de récupérer son étole en renard qu’elle enroula autour de ses épaules. À bientôt pour la grande fête ! lança-t-elle, théâtrale, avec un petit signe de la main.
Antoine jeta un regard étonné à Hélène.
— Tante Paola n’a pas bien compris, répondit-elle, visiblement gênée. Je lui ai dit que j’allais à un mariage, elle a cru que c’était le mien. C’est pour ça qu’elle s’est ramenée en grande tenue.
— Ton mariage ? demanda Antoine d’un air benêt.
Aline répondit à la place de sa sœur :
— Le vôtre ! Tatie a des petits bugs, de temps en temps, elle a tout mélangé. Du coup, t’as gagné une bague. C’est bien une bague, non ?
Antoine ouvrit l’écrin : en effet, c’était une bague. Sa bague.
— On peut la voir ? Elle a dû récupérer ça dans un vieux fond de tiroir, fit Aline en saisissant l’écrin d’autorité.
Elle laissa échapper un sifflement admiratif :
— Si c’est du toc, c’est bien imité !
— C’est certainement pas du toc, dit Hélène en lui reprenant le boîtier des mains. Elle a dû le faucher !
— Chez Cartier ?
— Dans ma poche, dit Antoine…
— Dans ta poche ? s’exclamèrent les deux sœurs à l’unisson.
— C’est une longue histoire… Mais ça n’a plus d’importance, maintenant… Ce serait peut-être pas une mauvaise idée… dit-il en prenant les mains d’Hélène entre les siennes.
— Quoi donc ? murmura cette dernière.
— L’idée de ta tante.
— Oh oui ! Oh oui ! s’écria Aline, surexcitée.
— Je ne sais pas si c’est bien le moment d’en parler, dit Hélène calmement. Tiens !
Elle lui rendit l’écrin et lui caressa les cheveux.
— Ça t’arrive souvent, ce genre de malaise ?
— C’est la première fois… Ça doit être ce truc. Quand j’étais à l’hosto, le toubib a trouvé que j’avais un truc au cœur, comment ça s’appelle déjà… une arythmie…
— Une arythmie cardiaque ?
Le visage d’Hélène s’était assombri.
— Oui, c’est ça…
— Tu dois aller voir un cardiologue, Antoine, ça peut être grave ce que tu as…
— Ah bon ? dit Aline. C’est très grave ?
— Je veux dire qu’il faut qu’il se soigne, qu’il fasse attention…
— Oh merde ! dit Aline, sincèrement contrariée. Merde ! Merde !
— Ça suffit, Aline ! cria Hélène. Ça suffit !
Aline allait répliquer quand son regard croisa celui de sa sœur. Elle chuchota un dernier petit « merde » et se tut.
Antoine aurait aimé comprendre, mais au moment où il allait poser la question Iris émit un formidable rot et se mit à vomir. Hélène se précipita pour la redresser.
— C’est dégueulasse, dit Aline, elle en met partout !
— Aide-moi, elle risque de s’étouffer, commanda sa sœur.
— Ça me donne envie de gerber, répondit Aline sans bouger.
— Qu’est-ce qui se passe, bonne mère ? demanda le chauffeur dans le haut-parleur.
— Rien, fit Antoine en prêtant main-forte à Hélène et en slalomant entre les fusées que lançait Iris à intervalles réguliers.
— Jimmy Hendrix ! Jimmy Hendrix !
— Qu’est-ce qu’elle dit ? demanda Aline.
— Elle dit : « Jimmy Hendrix », répondit Hélène.
— Elle est en plein délire, Jimmy Hendrix !
Iris ouvrit les yeux :
— Un des plus grands guitaristes du monde, étouffé par son vomi. Merci, les amis… Ça m’aurait ennuyée de finir comme lui.
Elle jeta un coup d’œil sur son bandage.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Tu t’es foulé le poignet.
— Comment ça ? Quand ça ?
— On te racontera, dit Antoine.
— Dieu merci, c’est la main gauche. Ah, ça m’a fait un bien fou de dégueuler.
— Il va falloir sortir très discrètement, dit Antoine. J’ai peur que le chauffeur ait une attaque.
Aline éclata d’un rire bref auquel succéda une expression soucieuse :
— C’est très bête, quand même ! C’est trop bête !
— Qu’est-ce qui est trop bête ? demanda Antoine.
— Rien, répondit Hélène, brutalement. La bagarre, le poignet foulé d’Iris et ton malaise ! À part ça, rien !
Durant la vingtaine de minutes de trajet qui restait, tout le monde garda le silence et respira par la bouche à cause de l’odeur intenable qui avait envahi l’habitacle.
— Je peux plus tenir, dit Aline en sortant un flacon de parfum de son sac et en en vaporisant le contenu sur la moquette malgré les protestations de sa sœur.
Le résultat fut effroyable.
Le chauffeur découvrit les dégâts lorsqu’il les déposa à l’aéroport et prit la chose avec philosophie :
— De toute façon, fallait que je refasse l’intérieur. La dernière fois, ils m’ont chié sur la banquette, con. Plus y ont du pognon, ces jobards, plus ils sont dégueulasses. Vous bilez pas, ma petite dame, lança-t-il à Iris morte de honte, j’enverrai la note à Monsieur Emerson.
Le voyage de retour se fit également dans le silence, Antoine entre les deux sœurs, Iris, un rang plus loin, dont les ronflements parvenaient presque à couvrir le bruit des moteurs. De temps à autre, Aline jetait des regards inquiets vers Antoine, Hélène quant à elle était profondément absorbée par la lecture d’un magazine de bord. Il y eut quelques turbulences sur la vallée du Rhône. Aline se blottit contre lui, Hélène ne put s’empêcher de lui serrer le bras. Il chercha ce qui avait bien pu provoquer un tel changement d’attitude chez les deux femmes et ne trouva rien dont il pût être personnellement responsable.
Ils atterrirent à Orly sous la pluie. Antoine se dit que même le temps était maussade.
Iris étant hors d’état de conduire sa voiture, il se proposa de la raccompagner. Dans le parking, il embrassa passionnément Hélène, qui répondit un peu trop brièvement à son goût.
— On s’appelle ?
— C’est moi qui t’appelle, je suis débordée cette semaine… Et n’oublie pas de prendre rendez-vous chez le cardiologue.
— Je t’aime ! cria Antoine alors qu’elle s’éloignait, sa sœur à son bras.
— Moi aussi ! répondit Hélène sans se retourner.
Seule Aline lui jeta un petit regard navré avant de monter dans la voiture.
— Lendemain de fête, commenta Iris. Putain de poignet ! Putain de Boufflard ! Cela dit, je me suis bien marrée.
Ils atteignirent le périphérique sans qu’Antoine ait prononcé un mot. Iris décida d’ouvrir les débats.
— Tu m’avais pas dit que tu étais tombé sous le charme des sœurs Alvarez ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? Je sors avec Hélène.
— C’est bien ce que je dis.
Antoine hocha la tête, agacé, et ne répondit rien. Ils arrivèrent à la porte de Bagnolet dans un silence devenu lourd.
— C’était quoi, ton malaise ?
— Rien, j’avais bu, j’étais défait, c’est tout.
Place de la Nation, Iris dit :
— Tu sais de quoi est mort leur mari ? Enfin, je veux dire, le mari d’Hélène ?
— Qu’est-ce que le mari d’Hélène a à voir là-dedans ?
— Crise cardiaque… Cela dit, il est mort heureux.
— Qu’est-ce que tu cherches à me dire, c’est quoi ces conneries ?
— Qu’on refait pas deux fois les mêmes.
— Les mêmes quoi ?
— Les mêmes conneries.
Antoine lui lança un regard noir.
— Je sais, je sais, je me mêle de ce qui me regarde pas. Excuse-moi, partner.
Elle lui décocha un de ses grands sourires chaleureux et lui tapota le bras.
— Tu sais quoi ? Je suis encore un peu faite… Je supporte plus les mélanges aussi bien qu’avant.
Iris fouilla dans la boîte à gants et en sortit un vieux joint tordu.
— Je t’en propose pas…
Il refusa l’invitation d’Iris à casser une petite croûte, lui jura qu’il ne lui en voulait pas et rentra chez lui en métro. Pendant tout le trajet il rumina les propos d’Iris, qui continuèrent à le turlupiner alors qu’il mijotait dans son bain, malgré le volume à fond de la radio, choisie free-jazz pour brouiller ses pensées parasitaires. Une envie furieuse d’appeler, à laquelle il avait résisté depuis leur départ de l’aéroport, le démangeait.
Il était quatre heures de l’après-midi et le soleil brillait de nouveau, pâlichon mais présent, sur les toits de la cour de l’immeuble. Cela le ragaillardit. Il prit à peine le temps de se sécher, éteignit les stridences de la radio et composa le numéro d’Hélène. Portable sur messagerie. Il prit une voix faussement joyeuse pour y laisser un : « Coucou, c’est moi ! » qu’il jugea très con après coup. Domicile sur répondeur. Il raccrocha sans laisser de message. S’habilla machinalement avec ce qui lui passait sous la main, fit un semblant de ménage consistant à ramasser ses vêtements jetés en vrac. En rangeant sa veste, il fit tomber de la poche l’écrin Cartier.
Antoine resta un moment à regarder la petite boîte rouge comme s’il ne l’avait jamais vue. Cette putain de boîte rouge qui avait changé sa vie. La ramassa, l’ouvrit.
L’anneau nuptial. Il lâcha un rire crispé. Lætitia.
Il prit la bague et se la passa au petit doigt. Il revit la jeune fille essayant une robe blanche en riant. Lætitia. Qu’avait-il eu à lui reprocher vraiment ? Une histoire qui ne le regardait pas. Où il n’avait pas à mettre son nez. Il avait soulevé un couvercle et ça lui avait pété au nez. Il eut un instant la vision précise de son adorable chatte. Son goût délicieux lui monta à la bouche.
Il retira la bague et respira un grand coup. Fallait arrêter les conneries. En la remettant dans son boîtier, Antoine remarqua un papier blanc plié en quatre, coincé contre le socle : la facture. La date de la facture : trois semaines auparavant. Trois semaines exactement qu’il était monté à bord d’un grand huit, sans ceinture, propulsé vers une destination qu’il pensait hasardeuse. Trois semaines au cours desquelles il avait tout perdu, tout gagné, enfin presque, et qui finissaient en le laissant paumé, nauséeux.
On remettait tout à plat et on recommençait. Demain, lundi, Emerson et compagnie, faire acte de présence et chercher un autre boulot, un vrai. Essayer de refourguer la bague chez le bijoutier, parler à Hélène… Parler à Hélène… ou à Aline. Il s’aperçut avec stupeur qu’il se représentait mentalement la jeune femme en double. Il disait Hélène et pensait « Hélènaline ». Il refit les deux numéros, même résultat. Il se sentait seul comme une merde, seul et épuisé.
Il finit par retrouver dans sa pharmacie une vieille plaquette de somnifères, en avala le dernier cachet en évitant de se regarder dans la glace. Il ferma les volets de sa chambre, tira les doubles rideaux, se déshabilla et s’allongea dans son lit, attendant que le somnifère fasse son effet.
Il était cinq heures du soir. Demain. Demain, il partirait à l’attaque.
Il était dans une période de répit, finalement. Ses préoccupations relevaient de la plus banale normalité, elle m’aime, est-ce qu’elle m’aime, y a-t-il vraiment un froid entre nous, c’est moi qui dois me faire des idées. Il redevenait un homme ordinaire. L’atmosphère s’allégea autour de lui. Il alluma la télé et zappa un petit quart d’heure avant de plonger dans le sommeil, la télécommande à la main.